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Flight: Whip Whitaker est le pilote le plus responsable du monde (2000 mots)

Publié le par Kevin

Flight: Whip Whitaker est le pilote le plus responsable du monde (2000 mots)

(Edit 2019) Lien à un article de Dedefensa: Comment Boeing se suicide.

 

Un nombre incroyable de critiques ont pris Flight pour un pamphlet moralisateur insupportable. Ce serait l’histoire d’un méchant pilote alcoolique irresponsable qui s’est pris pour Dieu, a fini par provoquer un crash qui a coûté la vie à six personnes et a ensuite été amené à admettre son addiction pour finir « libre » en prison comme il le dit à la fin.

Evidemment, beaucoup de critiques qui ont perçu le film ainsi l’ont également trouvé mauvais puisque ce n’est pas le pilote qui provoque le crash. En gros, la seconde partie n’aurait pas vraiment grand-chose à voir avec la première et ce décalage serait d’autant plus désagréable qu’on se moque bien de voir Whip Whitaker payer pour son alcoolisme qui n’a au pire eu aucune conséquence négative et qui au mieux a sauvé 98% des passagers. Comment le blâmer ?

 

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A la veille de son audience, le pilote passe la nuit dans une chambre d’hôtel dont le frigo ne contient pas une goutte d’alcool. Plusieurs fois, son attention est attirée par un bruit de claquement. Il s’aperçoit que la porte concomitante avec la chambre voisine n’est pas fermée… et se retrouve donc à en vider le frigo, bien garni d’alcool celui-là. Il s’agit typiquement du genre de coïncidence troublante qui dit : ce n’est pas une coïncidence. Quelqu’un a ouvert la porte et s’est assuré que le frigo regorgeait de bouteilles d’alcool. Quelqu’un veut faire tomber Whitaker.

Flight: Whip Whitaker est le pilote le plus responsable du monde (2000 mots)
Flight: Whip Whitaker est le pilote le plus responsable du monde (2000 mots)
Flight: Whip Whitaker est le pilote le plus responsable du monde (2000 mots)

Qui pourrait vouloir le voir tomber ? La réponse à cette question est développée au milieu du film (1h07) : le propriétaire de Southjet Airline qui n’en a strictement rien à faire de Southjet Airline et qui n’a pas envie qu’on enquête sur l’état lamentable des avions dans lesquels il fait voyager ses clients. Faire tomber le pilote, ça lui évitera qu’on l’incrimine lui et qu’en plus des dédommagements qu’il doit déjà verser à l’assurance des familles s’ajoute simplement une condamnation qui l’enterrerait financièrement.

Flight: Whip Whitaker est le pilote le plus responsable du monde (2000 mots)

La seconde partie du film n’est pas l’exploration de l’alcoolisme de Whip mais l’exploration de la manière dont on va l’amener à l’avouer alors qu’il devrait être entouré de gens qui l’aiment et lui disent de se taire parce qu’il n’y a pas de raison pour qu’il paye pour un crash dont il n’est pas responsable.

Sauf qu’en plus, Whip n’est pas alcoolique. Whip est un gros buveur. Oui, depuis des décennies « gros buveur » est un euphémisme pour dire « alcoolique » et l’alcoolique est l’exemple cliché du malade dans le déni qui ne veut pas reconnaître son addiction (« J’arrête quand j’veux »). On voit Whip se vexer quand l’avocat lui demande s’il a besoin d’aide pour arrêter de boire. Il ne lève pas la main à la réunion des alcooliques anonymes quand l’orateur demande qui est alcoolique dans la pièce. Et le spectateur auto-satisfait de se complaire dans la constatation de ce déni bien connu. Sauf que non, Whip n’est pas alcoolique.

Oui, il est saoul pendant 80% du film. Il vient de passer à un demi-centimètre de la mort, sa maîtresse ne l’a pas évitée. Six passagers sont morts dans le crash de l’avion qu’il pilotait et personne, absolument personne ne lui dit « ce n’est pas de ta faute. » Personne n’en a quelque chose à faire de Whip Whitaker. Sa femme et son fils ne viennent pas le voir à l’hôpital ni ne s’inquiètent de sa santé ou de son état psychologique. Margaret qui était à ses côté pendant le crash a bien vu à quel point il avait assuré mais non, même elle le blâme… et le copilote décérébré le fait également. Quand Whip se réveille à l’hôpital, on lui a déjà prélevé du sang pour l’inculper. On lui annonce la mort de sa collègue/amante en enregistrant sa réaction sur un magnétophone !

Et Nicole ? Nicole la toxico qu’il rencontre à l’hôpital, vous pensez qu’elle lui apporte du soutien ?

Hum... oui un p'tit peu quand même.

Hum... oui un p'tit peu quand même.

C’est vrai qu’elle se jette littéralement sur lui et qu'elle est bigrement bien serviable... jusqu'à ce qu'elle disparaîsse du jour au lendemain en laissant un mot que nous n’aurons pas la joie de lire. Mais je vais vous dire ce qu’il y a dans ce mot. Vous ne trouvez pas leur rencontre étrange ? Leur coup-de-foudre un peu rapide ? Surtout qu’en plus il y a un mec atteint du cancer des poumons qui passe par là et argumente littéralement pendant cinq minutes pour encourager Whip à aller vers Nicole => C’est une mise en scène.

"Hey maaaan, si j'étais toi je me jetterais trop sur elle, parole de mec à qui il reste deux semaines à vivre. Carpe Diem Motherfucker ! Trempe ta nouille autant que tu le peux pendant que tu le peux encore. Ne laisse pas passer une occase de te taper une..." "C'EST BON ! J'AI COMPRIS ! T'ES LOURD AVEC TA PHILOSOPHIE DE MOURANT SUPERFICIELLE ! Aheum... pardon je... je... je vais lui demander son numéro tu as raison..."
"Hey maaaan, si j'étais toi je me jetterais trop sur elle, parole de mec à qui il reste deux semaines à vivre. Carpe Diem Motherfucker ! Trempe ta nouille autant que tu le peux pendant que tu le peux encore. Ne laisse pas passer une occase de te taper une..." "C'EST BON ! J'AI COMPRIS ! T'ES LOURD AVEC TA PHILOSOPHIE DE MOURANT SUPERFICIELLE ! Aheum... pardon je... je... je vais lui demander son numéro tu as raison..."
"Hey maaaan, si j'étais toi je me jetterais trop sur elle, parole de mec à qui il reste deux semaines à vivre. Carpe Diem Motherfucker ! Trempe ta nouille autant que tu le peux pendant que tu le peux encore. Ne laisse pas passer une occase de te taper une..." "C'EST BON ! J'AI COMPRIS ! T'ES LOURD AVEC TA PHILOSOPHIE DE MOURANT SUPERFICIELLE ! Aheum... pardon je... je... je vais lui demander son numéro tu as raison..."

"Hey maaaan, si j'étais toi je me jetterais trop sur elle, parole de mec à qui il reste deux semaines à vivre. Carpe Diem Motherfucker ! Trempe ta nouille autant que tu le peux pendant que tu le peux encore. Ne laisse pas passer une occase de te taper une..." "C'EST BON ! J'AI COMPRIS ! T'ES LOURD AVEC TA PHILOSOPHIE DE MOURANT SUPERFICIELLE ! Aheum... pardon je... je... je vais lui demander son numéro tu as raison..."

Nicole a été engagée par Charlie pour flirter avec Whip, le soutenir et l’emmener à des réunions d’alcooliques anonymes. Est-elle alcoolique elle-même ? Elle est dépendante d’une drogue précise, pas de l’alcool, elle n’a rien à faire là. Au bout de quelques jours de lavage de cerveau Whip finit par l’insulter et lui expliquer que leur situation n’a rien à voir, et il a simplement raison. Il ne boit pas à cause d’une dépendance physique, il est en train de vivre le moment le plus insupportable de son existence. Il boit fort probablement pour éviter le suicide, ce n’est pas le moment de le faire chier pour qu’il arrête.

Ainsi, Flight peut déjà être perçu comme une terrible manipulation psychologique d’une cruauté ignoble qui brise un homme, un héros, pour en faire le bouc émissaire d’un accident qu’il a empêché de se transformer en tragédie.

C’est déjà assez intéressant à observer. Les multiples affronts, trahisons, humiliations et vexations dont Whip est la cible sont d’une cruauté incroyable et le voir sombrer jusqu’au moment d’avouer un alcoolisme dont il ne souffre pas est assez horrible. On se trouve devant un homme dévasté qui a besoin que quelqu’un le prenne dans ses bras et lui dise « c’est pas de ta faute, vas-y pleure, laisse-toi aller. Tu as fait tout ce que tu as pu. Tu mérites de l’amour. » et tout ce qu’il reçoit c’est des jugements débiles et ultra-violents de la part de personnes qui devraient être son soutien. Comme je le disais plus haut, il boit certainement pour éviter de se suicider. La scène où il rend visite à sa femme et à son fils et où ils le mettent dehors où l’attendent les journalistes à l’affut du moindre faux pas est atroce. Tout le monde veut le voir crever… il a sauvé 96 vies et on l’enterre pour les six morts dont il n’est pas responsable.

Whip se prend un "Get the fuck out !" de son propre fils en réponse à un câlin désespéré et un "I love you." Il sort et se prend les journalistes en pleine tronche.
Whip se prend un "Get the fuck out !" de son propre fils en réponse à un câlin désespéré et un "I love you." Il sort et se prend les journalistes en pleine tronche.

Whip se prend un "Get the fuck out !" de son propre fils en réponse à un câlin désespéré et un "I love you." Il sort et se prend les journalistes en pleine tronche.

 

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Mais le film suggère plus que cette histoire de manipulation et de bouc-émissaire.

Whip sait que les avions de la compagnie sont pourris. Depuis des années qu’il vole, il sait reconnaître un avion en bon état d’un tas de ferraille et petit à petit ce savoir a donné une nouvelle forme à son existence. Il est devenu un gros buveur pour supporter l’anxiété engendrée par la perte de confiance en son « matériel. » Il est devenu arrogant par mécanisme de défense également ; l’arrogance c’est surévaluer ses capacités. Parce qu’il n’a plus confiance en les appareils qu’il pilote, Whip compense en se construisant une confiance en lui basée sur des illusions. On le voit rejeter les informations des cadrans du tableau de bord de l’avion lorsque son copilote les lui lit, ont-ils été trop souvent défectueux auparavant ? Les frayeurs et réussites régulières le font entrer dans une addiction. Plus une situation parait dangereuse, plus sa fierté et sa confiance en lui se voient boostées une fois qu’il l’a rattrapée.

D’un côté, il se met à vivre comme une personne sans lendemain -d’où la scène introductive du film, drogue, alcool, hôtel de luxe, fille au corps parfait et aux mœurs légères, ex-femme jalouse et fils qui ne rappelle pas- et de l’autre il s’extasie face à sa capacité à toujours rattraper la situation, à assurer la sécurité de ses passagers.

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On peut se dire qu’il devrait simplement prévenir la compagnie que la sécurité des passagers n’est plus assurée car les appareils sont trop moisis. D’ailleurs certains pilotes le font sans doute et se font virer ou démissionnent lorsqu’ils voient que rien ne change. C’est pour cette raison qu’il ne reste plus que des pilotes comme Whip ou Ken son copilote. D’un côté, l’imbécile qui remet tout entre les mains de Dieu et donc peut avoir confiance en une carcasse volante, de l’autre, le super pilote qui s’est convaincu qu’il pourrait empêcher son avion de se crasher juste en battant des bras. D'un côté celui qui croit en Dieu, de l'autre celui qui se croit un Dieu.

Les hôtesses également ne sont pas n’importe quelles hôtesses. Il y a celle qui ne se rend pas compte, Camelia, qui meurt en voulant remettre un bagage à sa place parce qu’elle n’évalue pas la gravité de la situation (jeu de mot involontaire, c'est la gravité qui la tue), celle qui est amoureuse de Whip (Margaret) et celle qui est devenue accros à la situation catastrophique et qui vit comme si elle n’avait pas de lendemain (Katarina). Katarina représente l’addiction de Whip, c’est une des raisons pour lesquelles elle se doit de mourir dans le crash et c’est également la raison pour laquelle il refuse de la voir associée à l’alcoolisme à la fin du film. Son addiction est « noble », c’est une addiction à un sentiment de responsabilité, d’efficacité et d’importance.

Flight: Whip Whitaker est le pilote le plus responsable du monde (2000 mots)

Je pense que Whip ne dit rien parce qu’il sait qu’il est le meilleur et que s’il s’arrête, il y a un un avion de la compagnie aux infos deux jours plus tard et beaucoup de morts. Il y a dans son comportement une part importante de sacrifice de soi, même s’il se voile la face sur sa capacité à rattraper toute situation dangereuse, c’est un sentiment de responsabilité qui le maintient dans sa position de pilote. 

Ainsi, lorsqu’on le retrouve dans les turbulences au début du film et qu’il parle de serrer les fesses, ce n’est pas la blague légère de quelqu’un qui sait qu’il ne va rien arriver. Bien au contraire, c’est une blague courageuse pour détendre l’atmosphère alors que la situation est inquiétante. S’il accélère dangereusement pour échapper aux turbulences c’est parce qu’il n’est pas sûr que l’avion puisse tenir bien longtemps s’il reste dans la zone. Lorsque d’une main Whip rassure les passagers alors que de l’autre il se prépare une vodka orange, on pourrait croire qu’il est au summum du cynisme, mais justement non, il est réellement en train de prendre une mesure pour mieux assurer leur sécurité.

Flight: Whip Whitaker est le pilote le plus responsable du monde (2000 mots)

Il sait qu’il est dans un avion de merde et veut se maintenir au maximum de ses capacités, ce que cette dose d’alcool fera pendant un court moment, exactement la fin du trajet. Il fait un somme, se réveille en une demi-seconde et est effectivement au maximum de ses capacités durant le crash et sauve ainsi une centaine de vies… et plus.

Car comme je l’ai dit déjà, c’est un sentiment de responsabilité vis-à-vis des passagers qui a mené Whip dans sa situation. Il est honoré que des centaines de personnes, tous les jours, placent leur vie entre ses mains et il prend les mesures nécessaires, à son niveau, pour assurer leur sécurité. En conduisant les avions de Southjet, il risque sa vie pour eux. J’irai même jusqu’au bout de l’idée de son héroïsme : ce qui se passe dans le film est exactement ce qu’il espère. Il sait que les avions de la compagnie sont pourris et il croise les doigts pour que le jour où l’un d’entre eux lâchera pour de bon, c’est lui qui sera au commande et qu’il parviendra non seulement à sauver les passagers mais également tous les futurs passagers puisque le paiement de l’assurance des quelques victimes fera couler la compagnie. Le cauchemar aura pris fin sans coûter la vie à l’équipage total d’un avion.

Tout se passe comme prévu, à l’exception du fait que plutôt que d’être perçu comme un héros, on lui fait porter le chapeau… et le véritable responsable va s’en tirer les mains dans les poches.

Il y a un autre film de Robert Zemeckis que j’aimerais comprendre autant que celui-là : Forest Gump. Dieu qu’il est difficile à déchiffrer mais je suis sûr qu’il regorge d’autant de secrets subversifs que Flight.